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Sciences de la vie et de la Terre

La boîte noire

25 / 06 / 2009 | Liliane Grandmougin

En 1998, Dimitri Christakis prit son temps de congés pour s’occuper de son enfant de deux ans. À la maison, il se retrouva devant la télévision pour passer le temps. « Plus de TV que je n’en avais regardé de toute ma vie » se souvient-il. Très vite, il s’aperçut que son bébé regardait aussi ; même CNN semblait captiver son attention. « De toute évidence, il ne suivait pas les nouvelles » dit Christakis, professeur de pédiatrie à l’université de Washington à Seattle.
Il réalisa que le défilement rapide des images sur l’écran stimulait la « réponse d’orientation » de l’enfant, un réflexe basique d’attention qui dirige les sens vers un changement brusque d’environnement. Il s’interrogea alors sur les effets à long terme que cela pouvait avoir sur un cerveau à un tel stade sensible de développement. Était-il possible que cela altérât sa perception, après avoir été accoutumé à cette sur-stimulation ? La réalité ordinaire pourrait sembler bien terne en comparaison…Est-ce qu’un tel mécanisme pouvait expliquer la déferlante de diagnostics de « troubles de l’attention et hyperactivité (TDA) » dont l’augmentation avait coïncidé avec la croissance de consommation des médias dans les sociétés occidentales ?

Christakis décida de répondre à ces questions par la recherche scientifique. Avec plusieurs collègues, il examina une base de données appelée « National Longitudinal Survey of Youth ». Après avoir analysé les informations disponibles sur les 1300 enfants suivis, ils découvrirent qu’un enfant ayant regardé la télévision 2h par jour avant l’âge de 3 ans avait 20% de risques supplémentaires de développer des problèmes d’attention avant l’âge de 7 ans. Leurs résultats, publiés en 2004, suivis d’autres études, montrèrent que ces problèmes d’attention étaient particulièrement forts avec des dessins animés ou autres programmes de divertissement regardés avant l’âge de 3 ans. Par contre, ils ne trouvèrent pas de lien lorsqu’il s’agissait de programmes éducatifs.

Cette étude a été parmi les plus vastes et les plus persuasives à avoir prouvé que la TV réduit l’attention et, pour cette raison, a frappé l’attention des médias et de la communauté scientifique. Mais comme toute étude elle a ses limites et une association directe de cause à effet entre le fait de regarder la TV et présenter des problèmes d’attention plus tardifs n’ont pas été complètement prouvés. D’autres facteurs socio-économiques comme le contexte familial auraient pu y contribuer. Et bien que les chercheurs aient essayé de prendre en compte ces facteurs divers, ils n’ont pu le faire de manière précise, aussi ont-ils demandé des études supplémentaires. La proposition de Christakis a été rejetée par le NIH (National Institute of Health). Il s’agissait d’observer à grande échelle 900 enfants, répartis en groupes, les uns regardant des programmes éducatifs, d’autres ce que leurs parents leur laissent voir et, pour la moitié d’entre eux, réduire de moitié leur exposition à la télévision dans les 2 premières années de leur vie, puis examiner leurs facultés d’attention et les fonctions cognitives associées jusqu’à l’âge de 4 ans. Aucune étude de cette ampleur n’a jamais été menée nulle part.

Cette apparente négligence semble être liée à un phénomène plus vaste. D’un côté, il y a peu de preuves que le contenu télévisuel d’une émission comme « Sesame street » puisse apporter un bénéfice quelconque aux enfants d’un certain âge. De l’autre, un grand nombre de recherches suggère que le contenu de certains programmes soit néfaste. Et bien que cela ait des implications évidentes sur la santé publique, peu de mesures semblent prises à ce sujet. « Les médias ont de toute évidence des influences environnementales multiples sur la santé et le développement des enfants », déclare Michael Rich, pédiatre et chercheur sur les effets des médias à la Harvard Medical School de Boston, Massachusetts. « Le problème est qu’en tant que société nous n’avons pas pris suffisamment la mesure de l’influence que cela avait sur la santé pour décider d’investir dans une recherche ». Parce que les travaux sur les effets potentiels des médias sont rarement distingués des autres domaines de recherche en matière de santé publique, il est difficile d’évaluer combien leur est réellement consacré. Pour Christakis, l’estimation de la somme totale utilisée à cette fin dans le monde est en dessous de 10 millions$ par an. Lors d’un congrès récent sur la Recherche dans le Développement Infantile, sur les centaines de conférences présentées, seulement 3 étaient consacrées aux effets des médias- qui ne sont donc pas considérés comme un facteur important dans la vie des enfants.

Même lorsque des résultats concluants sont publiés, ils ont peu d’influence. Par exemple dans deux études récentes, des chercheurs ont essayé- en vain- de trouver des effets cognitifs bénéfiques dans les DVD populaires ciblés pour les enfants. Ils ont même prouvé que cela pouvait affecter leur développement du langage. Et bien que des associations de pédiatres découragent les parents de laisser les enfants devant la TV, peu d’entre eux suivent leur avis et peu de pays prennent des mesures sur leurs chaînes publiques. Les impacts -minimes- d’études scientifiques sur la consommation des médias vont bien au-delà des effets sur la petite enfance. Ces 20 dernières années, des études solides ont montré le lien entre l’exposition à certains médias chez les enfants plus âgés et adolescents avec, par exemple, l’obésité, des déséquilibres alimentaires, l’agression, la désensibilisation à la violence, des troubles du comportement sexuel, l’utilisation d’alcool et de cigarettes- suffisamment de données pour sonner l’alarme. Pourtant, la pression culturelle reste la plus forte ; l’exposition aux médias des enfants et adolescents est en constante augmentation, créant ce que les chercheurs ont baptisé des « enfances digitales ».

Un autre obstacle se présente : dans le domaine scientifique, ce type de recherche est considéré comme peu rigoureux, multifactoriel, complexe à mener dans des groupes pris au hasard dans la population, soumis à différents facteurs, à qui l’on n’a pas assigné de « regarder ou pas » la TV. Difficile aussi de suivre précisément ce qu’un enfant fait dans la journée, contrairement à des expériences menées sous contrôle en laboratoire. Les mêmes difficultés ont été rencontrées par le passé lors des études cliniques menées sur les effets toxicologiques de la cigarette. Impossible sur le plan éthique de demander à des groupes de fumer ou pas. Petit à petit, cependant, les preuves se sont accumulées, en particulier sur le lien avec les risques de développer un cancer.

Pour les effets des médias, les facteurs sont plus diffus. Il est difficile de répertorier ce que les téléspectateurs regardent quotidiennement, sur des périodes de plusieurs mois, voire des années. Les déclarations des parents sur ce que regardent leurs enfants ont tendance à être surestimées, tandis que celles des enfants eux-mêmes sont sous-estimées. Et les avancées technologiques ne facilitent pas la tâche ! « Ce n’est plus la boîte au milieu du salon, autour de laquelle se rassemble la famille » remarque M.Rich, « les écrans sont partout, y-compris dans nos poches. J’étais dans un hôtel, récemment, de la place où j’étais assis, je pouvais voir sept écrans présentant des programmes différents et je ne les regardais pas activement ». De même Susan Newcomer qui étudie aussi la question note-t-elle « Comment pouvez-vous mesurer l’exposition à des écrans d’enfants qui peuvent surfer sur 72 pages Web par minute, tout en envoyant des textos à des amis et en écoutant de la musique ? »

Le fait est que même face à une seule chaîne de télévision, un téléspectateur est soumis à des influences difficiles à isoler. Le contenu même du programme, par exemple, est entrecoupé de messages publicitaires. L’attention peut être influencée également par la forme : le changement rapide d’images et de plans, destinés à attirer l’attention. Un téléspectateur peut rester avachi devant la TV ou faire de l’exercice, seul ou en société, rester éveillé ou s’assoupir…tous ces facteurs ont des effets potentiels sur la santé. « Au moment d’aller vous coucher, vous voulez éteindre la télé, puis vous réalisez que 3 heures viennent de s’écouler et que vous venez encore de regarder Dracula » déclare un chercheur, rappelant le lien entre le manque de sommeil et l’obésité ou troubles de santé mentale. Aussi la recherche focalise-t-elle maintenant son attention sur des études plus ponctuelles, comme ce qu’un enfant est capable d’apprendre à partir des médias…à condition de pouvoir contrôler ce qu’il regarde ! En principe, c’est plus simple de confier cette tâche aux parents lorsque les enfants sont très jeunes, puis à vérifier par les chercheurs et ce sur une durée plus faible.

La résistance ne vient pas juste de la communauté scientifique mais aussi de la société elle-même sur le sentiment d’atteinte aux libertés individuelles. Il y a également l’effet « tierce personne ». La plupart des gens pensent que « les médias ont un effet néfaste, mais pas sur leurs enfants, comme si ceux-ci étaient immunisés, ou que leur façon de regarder la TV est différente » déclare Christakis. Les recherches sur les médias sont aussi perçues par le public –et même certains scientifiques- comme vieux jeu, opposant de manière caricaturale l’immoralité du contenu télévisuel et les effets du progrès, diabolisés. Pourtant Rich insiste bien sur la différence majeure entre le contenu « moral » et les effets sur la santé, pour persuader les gens de changer leurs habitudes « les gens ont différents systèmes de valeurs, mais si vous leur présentez des arguments clairs, montrant tel effet résultant de tel contenu, vous pouvez les convaincre », même si certains admettent qu’ils « mettent les enfants devant la TV pour pouvoir faire le ménage ».

En 2004, aux USA, la proposition d’un sénateur de mener une enquête poussée sur le sujet, avec allocation de 10 millions $, puis 25 millions$ au NIH en fin d’étude a été rejetée à cause de protestation d’un « groupe de citoyens contre le gaspillage du gouvernement », déclarant que les parents « avaient assez de bon sens pour contrôler ce que regardent leurs enfants ». Pourtant cette somme représente le coût de seulement quelques épisodes d’émissions populaires.

L’an dernier, Christakis a quand même obtenu la possibilité d’étudier les effets non de moins de TV, mais d’une « meilleure TV » en modifiant le contenu de ce qui est regardé par les enfants avant l’âge d’être scolarisés, entre autres avec des contenus moins agressifs et plus sociables. L’idée étant que par la force des choses, l’exposition aux médias allant croissant, il est nécessaire de mieux vivre avec. En particulier tandis que les preuves que la TV peut causer des troubles comportementaux s’accumulent, certains médias pourraient commencer à être perçus par les jeunes et leurs parents non plus comme des « plaisirs interdits », mais comme simplement « stupides ». Les mentalités peuvent changer, tout comme elles l’ont fait vis-à-vis des cigarettes.

Christakis, lui, a pris des mesures radicales. Il a interdit à ses enfants de regarder la TV avant l’âge de 2 ans et commence à restreindre leur utilisation d’Internet. Il craint que certains médias ne déclenchent une dépendance physiologique, « une sorte de réponse biochimique à certains types de stimulation, une récompense instantanée mal comprise. Certaines personnes pourraient rechigner à reconnaître qu’il y a un problème parce qu’elles en sont atteintes elles-mêmes ! ». Dans certains pays où l’exposition aux médias électroniques est importante, comme au Japon ou en Corée du Sud, les effets sur le comportement addictif sont déjà démontrés. Ces sociétés pourraient constituer le « canari dans la mine de charbon » pour les autres pays, selon Christakis. Il projette de débuter une expérimentation sur l’animal qui, si elle a ses limites, a l’avantage d’être plus contrôlable. Certains seront placés dans un environnement calme, d’autres dans un milieu hyperstimulant de sons et lumières changeant rapidement. Ainsi les résultats obtenus sur leur attention et addiction pourront-ils peut-être convaincre les sujets humains…

L.G
D’après Jim Schnabel pour Nature, vol.459- 11 Juin 2009.

 

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