Sciences de la vie et de la Terre

La sécheresse en Chine révèle les futures menaces climatiques

24 / 06 / 2010 | Liliane Grandmougin

Né dans une famille d’agriculteurs du sud de la province du Yunnan, en Chine, Zhu Youyong a toujours vécu en fonction de l’état du sol. A 54 ans, cependant, Zhu, maintenant président de l’Université Agricole du Yunnan, déclare qu’il « n’a jamais vu une sécheresse aussi forte dans la région. »

Depuis septembre 2009, la province a reçu moins de 60% de pluies que la normale. Selon le Ministre des affaires civiles, 8,1 millions de personnes - soit 18% de la population du Yunnan- sont à court d’eau potable, et on s’attend à une perte de 2,5 milliards de dollars sur les récoltes.

Les scientifiques en Chine pensent que la crise est un des cas d’étude les plus importants montrant comment le changement climatique s’est combiné à une gestion désastreuse de l’environnement pour créer un désastre. Ils recherchent actuellement ce qui est à l’origine de la sécheresse et si des événements similaires risquent d’affecter à nouveau la région.

Pendant ce temps, les fermiers locaux ont un besoin urgent d’aide, leurs récoltes étant perdues. Zhu est passé de comté en comté pour persuader les paysans de cultiver différents céréales sur le même champ, plutôt que pratiquer la monoculture. Cela permettrait d’augmenter le rendement de 30% et pourrait éviter le manque d’aliments plus tard dans l’année. Cet été, 80% des fermes - soit 2,9 millions d’hectares - vont utiliser cette technique. Mais son succès va dépendre de la météo. « S’il ne pleut toujours pas fin mai, les conséquences seront inimaginables » déclare Zhu.

Ce n’est pas que la Chine soit en manque d’eau, mais les régions du Sud-Ouest- incluant le Yunnan, Guizhou, Guangxi et la province du Sichuan- sont habituellement sujettes à de fortes précipitations. Cette année, cependant, la pluie n’a pas été au rendez-vous et les populations locales veulent savoir pourquoi.

« Le Yunnan est régulièrement sujet à des sécheresses tous les dix ans » déclare Xu Jianchu, un écologiste de l’Institut Kunming de Botanique de l’Académie Chinoise des Sciences (CAS). Mais l’importance de la sécheresse cette année est inhabituelle. Pour certains, c’est la pire depuis un siècle. Un rapport climatique montre que depuis 1960, le nombre de jours de pluie n’a cessé de décroitre tandis que les événements extrêmes, comme des pluies torrentielles ou des sécheresses sont devenus plus fréquents.

Certains suggèrent que la sécheresse de cette année pourrait être due au El Niño / Southern Oscillation (ENSO), un système de circulation atmosphérique qui prend naissance à l’Ouest de l’océan Pacifique et apporte des pluies au Sud-Est asiatique. Durant les années de El Niño, le vent du Pacifique s’affaiblit, ce qui amène des sécheresses dans la région.

« Nous avons eu un El Niño modéré depuis octobre », déclare Dan Bebber, un climatologue à l’Earthwatch Institute d’Oxford. « bien que le Yunnan ne soit pas directement sous l’influence d’ENSO, il y a un lien statistique entre le El Niño et le système de mousson du sud de la Chine, par des mécanismes encore mal connus. »

En effet, selon le rapport du CAS, la saison des pluies - habituellement de mai à octobre - serait retardée lors des El Niño de forte amplitude, avec moins de précipitations l’été et plus l’automne. Mais les modèles climatiques donnent des résultats mitigés à propos des effets du réchauffement global sur l’ENSO, certains montrant une intensité croissante, d’autres l’inverse.

Le changement climatique n’est pas le seul phénomène responsable de la sécheresse. Les déforestations des montagnes du Yunnan sont également à blâmer. « Les forêts naturelles sont un régulateur clef du climat et des processus hydrologiques », déclare Xu.

La litière épaisse, faite de matière organique, peut absorber jusqu’à sept fois son poids en eau. Les forêts naturelles ont aussi un réseau étendu de racines qui gardent le sol humide, et la canopée peut piéger la vapeur d’eau, créant un brouillard dense qui maintient en vie les myriades d’espèces végétales pendant la saison sèche.

Mais dans la région de Xishuangbanna, renommée pour la splendeur naturelle de sa forêt pluviale, le déboisement entre 1976 et 2003 a réduit le couvert végétal à 3,6% de sa valeur initiale. Les arbres d’origine ont été remplacés par des hévéas - surnommés les « pompes à eau » par les locaux à cause de leur soif intarissable - et qui couvrent maintenant 20% de la région.

Dans les montagnes Ailao au nord, où il fait trop froid pour cultiver l’hévéa, ont été plantés des eucalyptus, à croissance très rapide mais là encore demandant beaucoup d’eau, et ce afin d’entretenir l’industrie du papier. Dans d’autres endroits du Yunnan, les coupes, les mines, les carrières et l’installation croissante de populations ont détruit de larges pans de forêts. Le résultat est une érosion accrue du sol, des glissements de terrain et inondations brutales.

« Une déforestation à une telle échelle nous prive des services qu’offre la forêt naturelle, déclare Liu Wenyao, écologiste au Jardin Botanique de Xichuangbanna. « L’impact que cela a sur les processus hydrologiques se fait particulièrement ressentir en période de sécheresse prolongée. » La région peut aussi être victime d’autres catastrophes : le manque d’eau augmente le risque d’incendies tandis que des moussons plus fortes peuvent provoquer des inondations dévastatrices.

Beaucoup de scientifiques redoutent que de telles sécheresses s’étendent à tout le Sud-Est asiatique. En plus des effets sur les humains, l’impact sur la biodiversité est immense. Tandis que les espèces végétales locales luttent contre la déshydratation et meurent, d’autres, plus résistantes, les remplacent. On note déjà une augmentation de 10% de lianes depuis les dernières décennies dans les forêts tropicales du sud-ouest du Yunnan. Les lianes ont un système de racines longues qui leur permet d’absorber l’eau en profondeur. Elles peuvent aussi minimiser leur évapotranspiration en fermant rapidement les stomates de leurs feuilles. Mais dépourvues d’un gros tronc, ce sont de piètres fixatrices de CO2, surtout lorsque leurs stomates sont fermés. Leur augmentation est donc synonyme de moins d’eau et de moins d’effet « puits de carbone ».

Tandis que les autorités luttent dans l’urgence pour aider le Yunnan, elles surveillent également de près les réserves d’eau. La plupart de ses réservoirs ont été construits il y a plus de 50 ans, et la moitié est mal utilisée ou ne fonctionne plus. Beaucoup de lacs naturels sont sévèrement pollués et inutilisables, il n’y a pas assez d’infrastructures à petite échelle : des mares, petits réservoirs et canaux pour distribuer de l’eau potable aux régions les plus touchées. Il est nécessaire et urgent de les développer.
Ces dernières années, la région s’est au contraire focalisé sur la construction de réservoirs gigantesques et de stations hydroélectriques à cause du potentiel économique et politique que cela apporte. Sans compter que le gouvernement central a préférer réagir après les sécheresses plutôt qu’anticiper les catastrophes.

A travers le Sud-Ouest de la Chine, 2000 ouvriers creusent des puits plus ou moins au petit bonheur, étant donné que peu de relevés géologiques ont été effectués (seulement 10% de la région). Même si des études sont en cours pour améliorer les connaissances du sous-sol local, la qualité de l’eau reste hasardeuse.

La sécheresse du Yunnan est suivie de près, car on prévoit à l’avenir des événements de ce type de plus en plus fréquents, et il est nécessaire de s’y préparer.

L.G. D’après Nature - Vol.465 - 13 Mai 2010.

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