Sciences de la vie et de la Terre

Les pirates des Caraïbes et l’écologie.

07 / 11 / 2006 | Liliane Grandmougin

Alexandre Olivier Exquemelin et William Dampier ont en commun une longue vie de pirates ayant écumé les mers des Caraïbes. En quoi ces deux personnages hauts en couleurs peuvent-ils bien intéresser les spécialistes en écologie marine ? Tous simplement par le fait d’avoir tenu un journal, non seulement riche en exploits plus ou moins romancés et embellis, mais aussi de véritables archives des ressources des mers de l’époque.

Par exemple, on peut lire dans le journal « Les boucaniers d’Amérique » du français Exquemelin la description suivante des tortues vertes : « leurs œufs sont en telles quantités prodigieuses le long des plages de ces pays que, s’ils n’étaient détruits par les oiseaux, les tortues abonderaient indéfiniment dans les mers... Il est certain que des navires, ayant perdu leur latitude dans un mauvais temps, aient été guidés par le seul bruit des tortues nageant dans cette direction et aient atteint les îles. »

Actuellement, un nombre croissant de chercheurs pensent qu’on se fie trop aux données de ces dernières décennies, qui, bien que précises, ne rendent pas compte de l’évolution à long terme des écosystèmes. En effet, si un milieu a été sévèrement dégradé il y a une centaine d’années, comment véritablement évaluer les stocks de poissons et autres créatures marines puis programmer leur
restauration, à partir des seuls relevés récents ?

Cette interrogation a donné lieu à la naissance d’une nouvelle branche, l’écologie marine historique qui écume les archives des musées, à la recherche de données archéologiques et paléontologiques. Elle fait partie d’un vaste projet de recensement de l’ensemble des formes de vie marine actuelles et passées. Son but est de corriger une sorte de « myopie historique », que Daniel Pauly, de l’université de Colombie britannique dénonce comme le « syndrome des références glissantes ». Il donne l’exemple de l’estimation des stocks de poissons fondée sur ce qu’un pêcheur connaît du début à la fin de sa carrière, sans tenir compte de ce qui précède. Ainsi, de génération en génération, la norme diminue-t-elle.

Parmi les projets, celui des Keys en Floride, s’appuie sur des archives britanniques et espagnoles des années 1600, puis américaines à partir des années 1800. On espère ainsi connaître l’extension des coraux de l’époque ainsi que l’abondance de diverses espèces des mangroves. Certaines sources sont très riches : en 1803, le commissaire Andrew Elicott décrit dans son journal qu’on peut attraper une grande quantité de poissons- qu’il nomme- le long des récifs de Floride et dans les Keys. Les meilleures observations viennent non des pirates, mais des marins et docteurs. Ils décrivent une abondance d’espèces dans les mangroves qu’on ne trouve plus actuellement. Les marins donnent également une carte précise des récifs à éviter ou des mangroves à contourner pour aborder les îles.
Un boucanier William Dampier décrit en détail les lieux de ponte des tortues de mer dans les Caraïbes. Ses observations sont si précises que même Charles Darwin, cent ans plus tard, les mentionne dans son récit de voyage à bord du Beagle, en comparant les descriptions de formations géologiques et d’espèces des Galapagos par Dampier à ses propres observations.

Autre exemple, celui de la Mer des Wadden, au nord-ouest de l’Europe. Actuellement il s’agit d’un parc national aussi pourrait-on penser qu’il contient un écosystème naturel. Mais comme le signale Heike Lotze, spécialiste en écologie marine à l’université d’Halifax, l’environnement était tout à fait différent, il y a 500 ou 1000 ans. Au Moyen âge, les populations de poissons d’eau douce reliés à cette mer, commencèrent à diminuer au fur et à mesure de surpêches et de constructions de barrages ou de digues, ce qui empêchait les migrations et développement d’alevins. Les archéologues ont montré que les restes empilés provenant des marchés à poissons se raréfiaient de plus en plus en écailles d’esturgeons. On retrouve la même information dans les livres de cuisine. Les esturgeons étaient autrefois communs pour toute la population, puis, au XIVe siècle, devinrent si rares qu’ils n’étaient servis qu’à la table des rois. Les livres de cuisine française conseillaient même de les remplacer par du veau. Alors que les populations d’eau douce se raréfiaient, les pêcheurs du Moyen-âge se tournèrent alors vers les poissons près des côtes puis de plus en plus éloignés au fur et à mesure de la chute des effectifs.

Le même phénomène s’est reproduit un peu partout dans le monde. Une étude des rapports de pêche de morues au Canada datant de 1852 évalue la population d’alors à au moins deux fois celle d’aujourd’hui. Ce qui n’est rien comparé à ce que consigne dans une lettre à son frère le pêcheur Emmanuel Altham, en 1623 : « En une heure, nous avons attrapé 100 très grandes morues...Et si le brouillard ne nous avait obligés à lever l’ancre, nous aurions pu rapidement charger le navire...Je pense que nous en avons 1000 en tout...Quand nous n’avions rien à faire, mon équipage s’amusait à les attraper et à les relâcher. »

Toutes ces « nouvelles » données pourraient ainsi mieux aider à la gestion des écosystèmes à long terme, sur des bases plus solides. Quitte à mettre dans la balance des sources aussi diverses que celle de Darwin et des pirates.

L.G.

D’après Mark Schrope pour Nature - Vol.443 - 12 Octobre 2006.

Voir aussi :

  • L’excellent article dans Pour la Science de novembre 2006 - n°349 : « Le monde change...en mal ».
 

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