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Sciences de la vie et de la Terre

Traditions et biodiversité

01 / 04 / 2012 | Liliane Grandmougin

Ces petites pilules ne payent pas de mine, mais elles sont capables de guérir à peu près tout, de la fièvre au SIDA en passant par le cancer et les hémorragies cérébrales. En tous cas c’est ce qu’affirme l’étiquette sur le flacon. Mais surtout, elles tirent leur vertu de ce qu’elles contiennent : de la poudre de rhinocéros !
On aurait pu tout aussi bien y trouver des os de tigre, pour traiter les rhumatismes, des écailles de pangolin pour améliorer la circulation sanguine, ou encore de la gelée d’écailles de tortue pour soigner la variole ou le cancer. Beaucoup d’autres espèces figurant tristement sur la liste rouge de la CITES pourraient entrer dans la composition de ces médicaments traditionnels ...ou supposés tels.

Le commerce illicite des espèces menacées était en déclin dans les années 1990, mais il est actuellement en pleine expansion, que ce soit pour la chasse ou "viande de brousse", les peaux, les animaux de compagnie, ou la médecine traditionnelle chinoise. Pourtant, comme le soulignent des organisations comme celle du lycée américain de médecine traditionnelle chinoise, des substituts bien moins chers et beaucoup plus efficaces existent. Alors comment expliquer ce regain de trafics ?

1- Un remède de riches

Le marché chinois est celui qui domine, non seulement parce que la médecine traditionnelle y a ses racines, mais aussi parce que le pays est en pleine expansion économique ; le niveau de vie des habitants permet à des personnes de plus en plus nombreuses d’y accéder. L’effet pervers est que cela suscite des convoitises et de nouveaux produits ont fait leur apparition tout d’abord au marché noir puis sur internet. On y vend même du vin et du shampoing contenant des os de tigre, ou de la soupe à base de pénis de tigre sans aucune vertu médicinale, traditionnelle ou pas.

Ces éléments très coûteux sont perçus comme des produits de luxe permettant d’afficher son statut social élevé. C’est pourquoi, contrairement aux idées reçues, ce ne sont pas juste les personnes âgées ancrées dans leurs traditions qui les utilisent, mais aussi la jeunesse dorée ou cadres à haut revenus. Un récent sondage, effectué en 2008 sur un échantillon de 1000 personnes, a révélé que 1,9% d’entre eux avait consommé dans l’année un produit à base de tigre. Étendue à une consommation nationale, cela représenterait environ 25 millions de personnes ! Ce chiffre pourrait encore s’accroître si le niveau de vie au Vietnam, second utilisateur de médecine traditionnelle asiatique venait à croître, surtout depuis que court le bruit récent que la corne de rhinocéros peut guérir le cancer - une idée totalement absente de la médecine traditionnelle.

2- La corne d’abondance

Alors qu’en est-il des soit-disant vertus médicinales de ces substances ? La référence à la corne de rhinocéros remonte à 1800 ans dans les ouvrages de médecine traditionnelle chinoise, tandis que les os de tigre apparaissent plus tardivement, mais tous deux sont bien ancrés dans la littérature. Pourtant, leurs applications cliniques sont très limitées aussi leur utilisation est elle rare. Avant même que leur commerce ne soit interdit en 1993 en Chine, la demande était déjà très faible et très onéreuse. Leur utilisation était également très différente de l’actuelle. En deux millénaires, on ne trouve aucune mention de corne de rhinocéros soignant le cancer, plutôt une une maladie citée comme "toxine de chaleur du sang" qui n’a pas de réel équivalent moderne, probablement relié à une infection conduisant à une toxémie ou septicémie. De nos jours, ce type de fièvre est traité avec des moyens peu onéreux et très efficaces. Comme le dit un médecin soignant par la médecine traditionnelle, "maintenant on prend des antibiotiques !" d’ailleurs, ces médecins suivent actuellement un double cursus, traditionnel et moderne.
Il semble donc évident que ces nouvelles vertus supposées soient apparues uniquement à des fins lucratives, générées par des trafiquants sans scrupule pour doper leurs ventes. Et à en juger par la croissance du braconnage, ça marche ...on est passé de 8 à 10 cornes par an saisies illégalement avant 2007 à plus de 200 par an depuis et on en attend plus de 400 pour cette année. Et ce chiffre ne prend pas en compte les cornes qui ont échappé aux contrôles. Conséquences : à l’automne 2011, la population sauvage de rhinocéros noirs à l’ouest de l’Afrique à été officiellement déclarée éteinte.

Saisies de cornes de rhinoceros

La même histoire se répète avec les tigres : en 1993, sous la pression internationale et les menaces de sanctions de la part du gouvernement américain, les autorités chinoises ont interdit toute importation ou exportation d’os de tigres ou de cornes de rhinocéros, ainsi que la vente de produits en contenant (à l’exception de la recherche pour trouver des substituts) sous peine de mort. Cela a produit son effet et les saisies ont semblé décliner jusqu’en 2002. Puis, le braconnage à repris...

Braconnage et rhinocéros
Le coût Environ 50000$/kg de corne Environ 3200$/kg d’or
Nombre de rhinocéros noirs 1900 : plusieurs centaines de milliers Sous-espèce D.b. minor 2220
1970 : 60000 D.b. bicornis 1920
2010 : 9760 D.b. longipes Éteint
Origine des cornes (1521 de 2006 à 2009) Braconnage 940
Vol des stocks privés >200
Trophées de chasse légale 286
Vols des stocks gouvernemantaux 16
Autres vols 55
Morts naturelles 6

3- Enquête sur une extinction programmée :

Les saisies atteignent actuellement quatre fois celles de 2002 . La peau d’un tigre peut atteindre 20000$ pièce ce qui ne peut s’expliquer par un intérêt croissant pour la médecine traditionnelle, sans compter qu’un trafiquant ne se contentera pas de vendre la peau mais tirera aussi profit des os pour 7000$. Pourtant, les vendeurs de ces produits coûteux et non efficaces encourent la peine de mort, alors qu’est-ce qui peut les pousser à enfreindre la loi malgré tout ? Peut-être le fait que si les saisies se font aux frontières chinoises, peu se font à l’intérieur du pays où les produits de contrebande sont ouvertement vendus sur les marchés ; et la peine de mort ne semble plus appliquée pour ce type de trafic depuis 2011.

De plus, le gouvernement chinois se montre assez laxiste à propos des élevages d’animaux à des fins médicinales. Les ours, par exemple, son élevés pour leur bile, censée soigner les calculs biliaires. Il y a également de nombreuses fermes officielles d’élevage de tigres, allant d’une douzaine à plus d’une centaine, l’ensemble étant estimé entre 6000 et 10000 félins captifs. On signale également l’importation de rhinocéros vivants ; or, si ces animaux ne sont pas destinés aux zoos locaux à quelles fins sont-ils élevés ? D’autant que les conditions de détentions de ces pauvres bêtes sont bien loin d’être aux normes...certaines de ces fermes datent d’avant le ban de 1993 et servaient alors ouvertement de ressources pour la médecine traditionnelle ; elles n’ont jamais été fermées depuis.

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, ces élevages ne réduisent pas la pression sur la faune sauvage, comme c’est pourtant le cas pour les fermes à crocodiles. En fait, leur présence maintient la demande sans pouvoir complètement la satisfaire, ce qui risque à court terme de pousser à chasser d’avantage et amener rapidement les espèces concernées à l’extinction. Si cette dernière se produisait, cela aurait aussi l’avantage de lever l’interdiction de commercialiser les différents organes. C’est d’ailleurs ce qui est le plus inquiétant. En stockant les organes interdits, les trafiquants font monter les prix, ce qui encourage le braconnage dans un cercle vicieux tout à fait logique pour les spéculateurs dénués de tout scrupule. Ils semblerait que déjà, les fermes de tigres empilent les peaux et les os des animaux morts au lieu de les détruire. Pire, quand les autorités chinoises font irruption dans les élevages et supervisent le démembrement des carcasses, les peaux et les os ne sont pas brûlés, sans que les membres de la CITES puissent obtenir une explication claire à cela.

4- Faire baisser la demande

La solution n’est pas simple, mais les méthodes utilisées pour lutter contre le trafic de drogues pourraient être appliquées à celui des animaux, par exemple en poursuivant non seulement les braconniers, mais aussi les acheteurs. La CITES à obtenu des autorités chinoises et vietnamiennes de marquer l’ADN des animaux d’élevage pour vérifier que leurs organes ne se retrouvent pas sur les marchés. À condition que ce soit appliqué...en plus, au Vietnam il est solidement ancré dans les esprits que les organes d’animaux sauvages ont des vertus plus puissantes que ceux des animaux d’élevage.

L’idéal serait surtout de faire baisser la demande. Cela a déjà été mené avec succès au Tibet. Une vaste campagne d’information sur la menace d’extinction de ces fauves, relayée par le Dalaï Lama en 2006 demandant d’abandonner les traditionnelles chubas en peau de tigre à été suivie d’effet et le commerce en à été fortement réduit. Les dépouilles ont été brûlées et il est devenu socialement inacceptable de les porter ou de les vendre.
Il faudra donc du temps pour balayer les traditions et préjugés des esprits, mais...les tigres et rhinocéros n’en ont pas.

L.G. D’après Nature-vol.480. 22 décembre 2011.

 

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