Dossier « l’eau » : delta blues
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Les problèmes de l’eau au Bengladesh
Vivant dans un bassin irrigué par trois grands fleuves, le peuple du Bengladesh supporte les alternances d’inondation et sécheresse, maladies liées à l’eau, et autres plaies. Peut-il entretenir un espoir quelconque ? Tom Clarke* (journaliste pour Nature) a mené l’enquête.
La situation :
Si le Bengladesh devait compter ses bienfaiteurs, ils seraient au nombre de trois : le Brahmapoutre, le Meghna et le puissant Gange. Ces trois fleuves sont pratiquement la seule ressource naturelle d’une région dont l’économie dépend de l’agriculture et de la pêche en eau douce. Mais ces bienfaiteurs, alliés à la mousson, peuvent se transformer en malédiction. Bien que près de 2 m. de pluies s’abattent chaque année sur le pays, plus des 2/3 le font en 4 mois, causant de graves inondations. Privé d’hygiène et de moyens appropriés de stockage d’eau, le Bengladesh est aussi sujet aux épidémies : même pendant les inondations, l’eau potable manque.
Les changements climatiques ne pourront qu’aggraver les problèmes des précipitations variables et l’élévation du niveau des mers risque de rendre les terres inutilisables. Ajoutons à cela une récente et cruelle découverte : celle de l’empoisonnement de plusieurs millions de personnes à l’arsenic. Le Bengladesh représente, avec ses ressources et problèmes interconnectés, un vrai défit pour tous les scientifiques étudiant les ressources en eau.
Pressions politiques :
Pour aggraver les choses, la région est morcelée en multiples fractions politiques qui, depuis des décennies, sont en conflit avec leurs voisins, en particulier l’Inde. Le Bengladesh lui reproche -entre autres- de retenir les eaux du Gange en cas de sécheresse et de les laisser s’écouler lorsque la mousson menace.
Autrefois, les habitants du delta du Bengale plantaient traditionnellement du riz à faible rendement mais tolérant aux inondations et péchaient dans les étangs de zones arides mais régulièrement réalimentées en eaux. Cette pratique pouvait juste subvenir aux besoins d’une population modeste. Depuis les années 1950, des donations ont permis de modifier les systèmes d’irrigation en développant, par exemple, les puits ; cela a ouvert de vastes étendues de sol fertile au labourage, aussi toute terre utilisable est-elle occupée. Des variétés de riz à fort rendement ont fait Ç décoller È la productivité locale et l’aquaculture de crevettes a fourni plus de ressources alimentaires et de revenus.
Résultat : depuis 1950, la population a quadruplé. Le Bengladesh compte à présent 920 habitants/km2, devenant un des pays à la plus forte densité de population au monde. C’est là que réside le problème : toute perturbation climatique a désormais des conséquences terribles. L’hygiène étant toujours inadaptée, les épidémies liées à l’eau polluée explosent. Bien que l’analogie ne fasse pas plaisir à ses compatriotes, Atiq Rahman -chercheur en écologie à Dhaka- compare le Bengladesh à « de gigantesques toilettes dont on tirerait la chasse d’eau seulement une fois par an ».
Dès les années 1970, il devint clair qu’il fallait agir et des aides de la Banque Mondiale et de l’UNESCO permirent la réalisation de puits, dont les canalisations plongeaient dans les aquifères, situées sous le delta. Les populations locales, d’abord méfiantes, les baptisèrent « eaux du Diable », avant de constater que les maladies diarrhéiques avaient été réduites de moitié. Dans les années 1990, 10 millions de puits avaient été creusés, la plupart par des compagnies locales. Hélas, cette solution allait démontrer les dangers d’une étude hydrogéologique incomplète.
L’empoisonnement :
Ce fut Dipankar Chakraborti, un épidémiologiste Bengali qui, le premier, tira la sonnette d’alarme en 1988. En visite chez ses parents, dans un petit village, il remarqua que beaucoup de personnes souffraient de lésions de la peau et de cancers, typiques d’un empoisonnement à l’arsenic. Il eut confirmation de ses soupçons en analysant dans son laboratoire l’eau des puits : les réserves en eau étaient massivement polluées par cet élément.
Dans les cinq ans qui suivirent, Chakraborti et ses collègues démontrèrent que le problème s’étendait sur de larges régions du Delta du Bengale, de chaque côté de la frontière de l’Inde et du Bengladesh. Certains puits contenaient jusqu’à 400 fois la dose minimale établie pour l’eau potable par l’OMS (Organisation Mondiale de la Santé).
Actuellement, 80 millions de personne sont en danger. L’arsenic provient du lessivage de sédiments de l’Himalaya et s’est accumulé dans les limons sous le Delta du Bengale depuis 2 millions d’années. Reste à comprendre pourquoi certains puits sont contaminés et pas d’autres. Il semblerait que l’arsenic soit libéré des sédiments dans un milieu réducteur - dépourvu d’oxygène. Des chercheurs suspectent la végétation pourrissante, quelques 30m au dessus, de créer ces conditions favorables. La solution consisterait alors à creuser les puits de manière sélective. Pourtant d’autres chercheurs pensent que les eaux puisées pour l’irrigation sont remplacées par des eaux de surface, percolant lentement et entraînant avec elles l’arsenic toujours plus profondément. Certains puits déclarés sains se sont en effet révélés pollués quelques années après.
Pour couronner le tout, le riz irrigué par cette eau concentre l’arsenic dans ses tissus. De sérieux doutes sont maintenant émis sur l’utilisation des aquifères pour l’irrigation, pourtant à la base de l’agriculture locale.
Sécheresse et inondation :
Les crues lors des moussons peuvent avoir des conséquences catastrophiques. En 1974, combinées aux épidémies et famines, elles tuèrent 30 000 personnes. Depuis, 7000kms de rives consolidées ont été construites pour contenir le débordement des fleuves, mais cela n’a pas empêché 55% du pays d’être inondé en 1988, tuant 2000 personnes. Cet événement a tempéré l’ardeur des politiques qui prévoyaient de poursuivre de tels projets à plus grande échelle. De plus, l’eau ainsi canalisée d’évapore mal en cas de crue, ce qui ruine les cultures qui ne résistent qu’à des immersions temporaires.
Les digues bloquent également la réalimentation régulière en eau des étangs de zones arides or elles sont aussi chargées d’alevins qui repeuplent les eaux douces. La pêche est donc touchée, paradoxalement ; on le voit, les méthodes employées amènent plus de problèmes que de solutions. Actuellement, le « plus simple » consiste à évacuer les populations durant les inondations. C’est ce qui a été fait en 1998, lorsque 2/3 du pays furent noyés : les 22 millions de personnes déplacées n’entraînèrent « que » 700 morts. Les gens apprennent désormais à vivre avec les crues"
Un barrage à toute amélioration :
Le débit des fleuves du pays décline naturellement à la saison sèche, de Mars à Mai. Mais pour le Gange, le phénomène a été amplifié par la construction en Inde du Barrage Farakk, à 20 kms en amont de la frontière. Terminé en 1974, l’édifice détourne les eaux du Gange dans la rivière Hoogly, qui alimente Calcutta. Conséquences, le débit du fleuve en saison sèche a chuté de manière dramatique (cf. tableau).
Cela n’a pas amélioré les relations déjà tendues entre l’Inde et le Bengladesh. Après de multiples négociations, alternant avec des conflits, les deux nations ont finalement signé un accord en 1996 : le « Traité des eaux du Gange » d’une durée de 30 ans ; il associe les deux pays dans la gestion et partage de l’eau en saison sèche.
Catastrophe écologique :
Malgré cela, le débit plus faible du Gange en saison sèche entraîne un dépôt de limons dans les méandres du Delta, plus important que dans la Baie du Bengale, ce qui réduit d’autant plus le débit du fleuve"
Il y a un autre aspect pernicieux du phénomène. Jusqu’à présent, les zones côtières formaient une barrière entre les eaux de la Baie du Bengale et les sols fertiles du Delta. Depuis la réduction du débit du Gange, les eaux douces reculent face à l’eau salée, qui envahit progressivement le sud du pays. Cela ne pouvait se produire à un pire endroit. Il s’agit de la région des Sunderbans une vaste étendue de mangroves qui abrite des espèces menacées comme le tigre du Bengale (Pantera tigris tigris), le crocodile d’estuaire (Crocolylus porosus) et le python molure (Python molurus molurus), ainsi que 260 espèces d’oiseaux. Déjà, certains arbres des forêts meurent, victimes de salinité excessive.
Le sel fait également des dégâts dans l’agriculture et les ressources en eau potable de la région. Le plancton marin progresse aussi : inoffensif en lui-même, il contient de petits copépodes, crustacés qui peuvent être les hôtes du Vibrio choler¾, agent du choléra.
Changement climatique :
Le réchauffement de la planète va avoir de graves répercussions sur le Bengladesh. Par l’élévation globale du niveau des mers, tout d’abord, mais aussi par les variations amplifiées lors du phénomène El Nino. Ce qui va accélérer l’intrusion des eaux salées. Les cyclones qui dévastent régulièrement les côtes vont devenir plus intenses, de même que les pluies de mousson, exagérant les alternances sécheresse / inondation.
Les perspectives :
L’avenir du Bengladesh va dépendre d’une approche globale de la gestion de l’eau. Tous les problèmes étant interconnectés, de nouveaux outils scientifiques sont nécessaires. Une nouvelle modélisation de la mousson, créée à Denver - Colorado- peut actuellement prévoir les précipitations avec 25 jours d’avance sur tout le bassin du Gange. Elle permettrait de mieux planifier les évacuations de population ou aider les paysans à faire leurs plantations et moissons aux moments les plus appropriés.
Côté politique : le gouvernement du Bengladesh a établi en 2001 un plan pour une meilleure gestion de l’eau, avec une plus grande décentralisation pour adapter finement les décisions aux demandes locales. L’ennui est que depuis, le gouvernement a changé et l’organisation des systèmes montre encore des failles. Pour les experts qui ont dédié leur temps pour étudier les problèmes de l’eau au Bengladesh, ce serait une tragédie impardonnable si les solutions actuellement disponibles n’étaient pas utilisées.
| Les variations du débit du Gange : Unités : m3 | ||||||||||||
| Jan | Fev | Mars | Avril | Mai | Juin | Juil | Aout | Sept | Oct | Nov | Déc | |
| 1934-74 | 3090 | 2668 | 2287 | 2031 | 2176 | 4489 | 17290 | 38348 | 36063 | 17870 | 7091 | 4180 |
| 1974-88 | 1932 | 1482 | 1155 | 1063 | 1450 | 3569 | 20111 | 40183 | 39233 | 16685 | 5730 | 2493 |
Sources : Nature - vol. 422, 20 Mars 2003.