Sciences de la vie et de la Terre

Assurer un avenir aux chimpanzés.

07 / 11 / 2010 | Liliane Grandmougin

« Quand je suis arrivée dans ce qui est maintenant le Parc National de Gombe Stream, en Tanzanie, il y a 50 ans cette semaine, j’avais avec moi une vieille paire de jumelles et un carnet de notes. C’était en 1960, l’année où un satellite américain prenait la première photo de la Terre vue de l’espace. Jour après jour, je m’asseyais sur un pic qui me donnait la meilleure vue sur Gombe et ses chimpanzés. Je pouvais apercevoir mon campement dans la vallée au sud et la forêt dense de la Kasekela Valley au nord. J’observais à travers mes jumelles les chimpanzés en train de festoyer avec des fruits et feuilles, et commençais à rassembler mes premières impressions sur leur vie quotidienne, sans savoir que cela mènerait à une étude comportementale sur les chimpanzés durant 50 ans, pas plus qu’une carrière internationale sur la conservation, l’éducation, leur défense et la collecte de fonds.

Comme les méthodes d’analyse ont évolué, le travail avec les chimpanzés de Gombe a pu fournir une compréhension profonde des relations entre l’Homme et les animaux. A partir de ces études et d’autres de par le monde, nous savons maintenant, par exemple, qu’il y a de nombreuses similitudes entre le cerveau, le système immunitaire des humains et des ceux des chimpanzés, et à quel point les deux groupes sont proches génétiquement : il n’y a qu’environ 1,5% de différences entre leur deux ADN. Ils y a des parallèles frappants entre leurs modes de communication non verbale : une étreinte, une poignée de main et une tape dans le dos ont essentiellement la même signification chez les deux espèces. Nous comprenons également mieux les capacités intellectuelles des chimpanzés et la complexité de leurs émotions, qui ressemblent remarquablement aux nôtres. Et les recherches sur le virus d’immunodéficience simienne (SIV), que l’on trouve dans certaines communautés sauvages de chimpanzés, y-compris celle de Gombe, pourrait nous éclairer sur le virus d’immunodéficience humaine ou VIH.

Alors que nos connaissances sur les chimpanzés ont augmenté, leur existence est de plus en plus menacée. J’en suis devenue fortement consciente en 1986, quand des primatologues, travaillant sur les chimpanzés à travers l’Afrique, se réunirent à la conférence « Comprendre les Chimpanzés » à Chicago, Illinois, et que l’un après l’autre, ils rendaient des rapports alarmants sur le déclin du nombre de ces animaux. Je sortis de cette conférence déterminée à aider les chimpanzés en répandant la nouvelle de leur triste condition.
Sept ans plus tard, pendant un vol au-dessus du rift près de Gombe, je constatai de visu une des racines du problème : la déforestation à grande échelle. Les 35 kilomètres carrés de Gombe étaient devenus une ile boisée au milieu d’une terre nue. L’habitat des chimpanzés en Afrique a été converti en terres agricoles, plantations de palmiers à huile et habitations à une vitesse déprimante. Contrairement à d’autres animaux, les chimpanzés sont vulnérables aux maladies humaines comme la polio ou le rhume. Une autre menace est le commerce illégal de la « viande de brousse », qui alimente la chasse massive d’animaux sauvages pour la consommation humaine. Plusieurs de ces menaces ont causé le déclin des chimpanzés de Gombe, d’un total d’environ 150 en 1964 à une centaine aujourd’hui. En 1900, il y avait plus d’un million de chimpanzés en Afrique ; aujourd’hui, malgré tous nos efforts, il en reste moins de 300 000 à l’état sauvage la plupart formant des populations fragmentées et isolées. Certains protecteurs de l’environnement ont suggéré que leurs espèces seraient éteintes dans la nature dans 30 ans.

Les besoins de base :
La survie des chimpanzés requiert un changement radical de notre manière d’appréhender les milieux naturels, aussi bien que les avancées scientifiques et technologiques. Les années qui ont suivi la conférence à Chicago et mon survol de Gombe, je réalisai que nous aurions aussi à faire face aux problèmes des villageois qui vivent dans les environs. La pauvreté, un manque des besoins essentiels comme l’accès à l’eau potable, la santé et l’éducation et des méthodes archaïques de culture causaient de terribles érosions et sécheresses. Si nous aidions les populations locales à améliorer leur vie, ils pourraient devenir des partenaires dans la conservation des espèces.

Aussi en 1994, l’Institut Jane Goodall (JGI), que j’ai fondé en 1977, initialement pour la recherche et l’éducation, est-il devenu le support d’un des plus importants programmes de conservation des communautés en Afrique, connu sous le nom de TACARE (prononcer « take care »). Dirigé par George Strunden, le vice président de JGI pour les programmes africains, TACARE a intégré les approches traditionnelles de conservation combinées à une gamme de stratégies de développement durable rural. Dès le début, le programme a été à l’écoute des gens et a essayé de les aider avec les premières nécessités comme des cliniques, des écoles et la sécurité alimentaire. Cela a montré l’importance de révéler aux gens les bénéfices que l’environnement fournit, comme l’eau potable, et d’utiliser cette base comme planning de conservation et de communication.

Préserver les forêts
TACARE a découvert que les villageois les plus âgés comprenaient les liens fondamentaux entre la perte de l’habitat des chimpanzés et la perte des services offerts par les écosystèmes à leur propre existence, mais la pauvreté conduit néanmoins les gens vers plus de destruction. Afin d’améliorer les modes de vies, TACARE a encouragé les gains apportés par la conservation, favorisé la prise de conscience de la valeur des écosystèmes et démontré l’énorme potentiel de la restauration des forêts de miombos, qui fournissent un habitat aux espèces sauvages et des ressources inestimables aux communautés comme le miel ou des plantes médicinales. Bien que la population et le taux de déforestation aient doublé entre 1991 et 2003, des images satellites plus récentes suggèrent que la déforestation finalement commence à ralentir.
La conservation et le développement rural englobent des problèmes en partie liés à la géographie, aussi bénéficient-ils des nouvelles technologies. Pendant plusieurs années, les chercheurs à Gombe, en partenariat avec des établissements publics comme l’Université du Minnesota à Saint-Paul et le secteur privé comme l’Institut de Recherche de Systèmes Environnementaux de Redlands, Californie, ont utilisé des systèmes d’enregistrement à distance et d’informations géographiques (SIG), à partir de photographies historiques aériennes datant de 1947 jusqu’aux images satellites QuickBird de résolution de 60cm au sol. L’imagerie complète les observations sur le terrain du comportement des chimpanzés en fournissant des informations sur le couvert végétal et la structure forestière. Elle a également contribué à améliorer les modèles expliquant la répartition, les comportements de chasse et d’alimentation des chimpanzés, aussi bien que la dynamique des groupes. Par exemple, les cartes végétales établies à l’aide de capteurs ont aidé à montrer que les chimpanzés sont plus enclins à chasser avec succès dans les forêts décidues et semi-décidues que dans les forêts à feuilles persistantes. Les SIG et imageries satellites nous ont permis de créer une vue d’ensemble sur comment les chimpanzés et les gens utilisent la terre, en intégrant des couches d’informations issues de sources variées, collectées dans et en dehors du parc. En combinaison avec un plan d’action de conservation que nous avons réalisé en partenariat avec le gouvernement local et d’autres organisations comme le Nature Conservancy, cela nous a aidés à concentrer nos efforts en premier lieu sur les habitats des chimpanzés hors du parc tout en minimisant la rupture avec les communautés locales. De surcroît, cela nous a permis de maximiser les bénéfices potentiels de la conservation pour la vie des gens -par exemple en restaurant les habitats sur les pentes abruptes où l’érosion du sol réduisait la qualité de l’eau.

Les données satellites à haute résolution ont aussi aidé à renforcer les connaissances qu’avaient les indigènes de leurs terres. Les locaux ont été capables d’identifier leurs maisons, écoles, mosquées, puits, les zones de ramassage de bois de chauffage et, dans un cas, un arbre sous lequel une mère plaçait souvent son bébé quand elle travaillait aux champs. De telles connaissances nous ont permis de comprendre pourquoi, par exemple, un morceau de forêt dans le village de Zache était resté intact alors que les zones environnantes étaient rasées : le site avait une signification spirituelle ; il a été désigné comme protection dans le plan de gestion des terres du village.
De telles informations sont tout ce qu’il y a de plus important dans des zones à fort taux de croissance démographique. Dans le passé, les gens étaient capables de vivre durablement du produit de leurs terres parce qu’ils étaient bien moins nombreux. Aujourd’hui, un planning méticuleux est nécessaire pour équilibrer les besoins humains et les ressources essentielles fournies par les écosystèmes. Les villageois du programme TACARE en sont maintenant conscients ce qui les a conduits à rechercher -et le programme à fournir- une aide au planning familial.

L’imagerie satellitale fournit une base sur laquelle le succès des programmes de conservation peut être mesuré objectivement. En 1986, les chercheurs ont voyagé jusqu’à Chicago depuis différents points du globe pour partager leurs découvertes. Actuellement, on peut voir n’importe quelle parcelle de forêt depuis son bureau.

Et que voit-on ? Que les chimpanzés à travers l’Afrique continuent à disparaître à une vitesse alarmante. Eux et leur habitat sont menacés par la pauvreté et les guerres civiles dans la plupart des 21 pays où ils existent encore. L’appétit pour la « viande de brousse » parmi l’élite urbaine africaine continue et la demande de bois en Europe, aux Etats-Unis et maintenant les pays en pleine expansion économique comme la Chine ou l’Inde s’accroît. Il n’y a pas de temps à perdre.
Pourtant, les formidables avancées de la science et des méthodes de conservation de ces cinq décennies passées me donnent de l’espoir. A Gombe, la recherche sur les chimpanzés, la conservation centrée sur les communautés et les technologies géospatiales ont été combinées efficacement pour permettre aux humains et chimpanzés de mieux cohabiter. Il est essentiel de prendre en compte les besoins des deux côtés si nous voulons que tous les grands singes échappent à l’extinction et des efforts font leur chemin pour reproduire les programmes de TACARE ou d’autres similaires en République Démocratique du Congo et en Ouganda. Comme à Gombe, cela signifiera tenir compte des problèmes d’utilisation et d’occupation des terres et trouver des alternatives aux pratiques destructrices pour les forêts.

Sauver les chimpanzés implique de changer nos rapports non seulement aux autres espèces mais aussi aux membres de la nôtre. Et surtout, nous avons besoin de donner aux gens, en particulier ceux qui vivent près de nos plus proches parents, de bonnes raisons de les préserver. »

Jane Goodall, fondatrice du Jane Goodall Institute.
Lilian Pintea, directrice de la conservation au Jane Goodall Institute.

Trad. : L.G. D’après Nature - vol 466 - 8 Juillet 2010.

 

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