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Sciences de la vie et de la Terre

Tunguska

26 / 09 / 2008 | Liliane Grandmougin

Il y a 100 ans, le 30 Juin 1908, se produisait une explosion d’une violence dépassant des centaines de fois celles d’Hiroshima et Nagasaki. Avec elle débutait une énigme, celle de Tunguska, en Sibérie, à 1000kms au nord du lac Baïkal. Des explications diverses, des plus sérieuses aux plus fantaisistes, émanant de scientifiques ou d’épisodes d’Xfiles, ont tenté depuis d’en expliquer l’origine. Alors : comète, météorite, essais nucléaires ou extraterrestres ?

Actuellement, la forêt a repris possession des lieux, et l’endroit n’est signalé que par un totem à l’effigie d’Agdy, le dieu local du tonnerre. Comme Tunguska se trouve loin de toute civilisation, au beau milieu de la Sibérie, il fallut attendre 20 ans après l’explosion pour qu’une expédition scientifique se rende pour la première fois sur les lieux. Là, les chercheurs eurent une surprise : des arbres brûlés, soufflés comme des fétus sur des centaines de kilomètres, témoignant de la violence de l’explosion ; mais… pas de cratère ! Que s’était-il passé ?

Bien que la zone ait été déserte, il y eut des témoignages au moment même de l’évênement, provenant des habitants de régions alentours, plus ou moins éloignées : des gens tombant à terre, d’autres se cramponnant à leur charrue pour ne pas être balayés par un souffle puissant, une sensation de chaleur « comme si leur chemise prenait feu », des troupeaux de centaines de rennes tués, des arbres s’enflammant spontanément avant de s’éteindre brusquement sous le souffle…Dans la station météorologique de Kurensk, à 200 kms de l’épicentre, un rapport de l’époque mentionne « l’apparition au Nord-Ouest d’une colonne de flammes, en forme de lance. Lorsqu’elle disparût, on entendit cinq violentes explosions rapprochées, comme tirées d’un canon. Le sol se mit à trembler et des vitres se brisèrent. » Déjà, le rapport émettait l’hypothèse de la chute d’une météorite.

Dans les jours qui suivirent, une partie de l’Europe subît d’étranges phénomènes : des nuits si claires qu’un lecteur du Times, à Londres, fit remarquer qu’il pouvait lire son journal dehors à minuit. Des observatoires notèrent une opacification de l’atmosphère s’étendant progressivement sur l’Hémisphère Nord. L’observation en 1994 de la comète Shoemaker-Levy, entrant en collision avec Jupiter, ainsi que des simulations indiquent qu’un impact de météorite laisserait une traînée de poussières capable de s’élever dans la très haute atmosphère, dispersant la lumière du soleil, d’où les nuits brillantes, puis opacifierait progressivement tout le ciel. Alors pour quelle raison l’explosion de Tunguska a-t-elle rejeté cette hypothèse et soulevé autant d’interrogations ?

Tout d’abord, historiquement, il fallut du temps pour comprendre les conséquences de la chute d’une météorite et en reconnaître les effets. Si certains cratères sont bien visibles sur la Lune, par exemple, on les a longtemps attribués à une activité volcanique ! Et sur Terre, l’érosion a vite fait disparaître la plupart des traces d’impact.

Dans les années 1920, on pensait qu’une météorite laisserait une grande quantité de roches riches en fer au point d’impact - d’où, d’ailleurs, le financement de la première expédition de 1927, afin de récupérer le minerai. En vain… pas plus de métal que de cratère à Tunguska. Alors toutes les interprétations, modes ou fictions, firent leur apparition.

En 1930, un astrophysicien américain, H.Shapley, suggéra que l’absence d’impact ne pouvait s’expliquer que par la chute non d’une météorite, mais d’une comète. Celle-ci, de par sa nature (glace, gaz et poussières) et faible masse volumique (environ 3kg/m3)aurait explosé en altitude, d’où le souffle sans cratère. Cette idée persista jusque dans les années 1980.

En 1946, un auteur soviétique de science-fiction, A.Kazantsev, reprit l’idée d’une explosion en altitude, mais cette fois d’un vaisseau extra-terrestre, à propulsion nucléaire. Le contexte historique enflammait les imaginations…

Toujours dans les années 40, une découverte scientifique donnait une nouvelle explication à Tunguska : l’explosion était due à la chute de météorites faites …d’anti-matière. Il fallait donc rechercher non du fer, mais des isotopes anormaux sur le site.

Dans les années 50 puis 60 des scientifiques dont les prix Nobel W.Libby et C.Cowan, co-découvreurs du neutrino et de la datation au carbone 14, suggérèrent que l’élévation anormale du taux de 14C dans les arbres un peu partout dans le monde, en 1909, provenait de la catastrophe de Tunguska. Quand l’antimatière entra en contact avec l’atmosphère, l’énergie émise permit de synthétiser un surplus de 14C. L’absence d’autres mesures et arguments fit abandonner cette piste. Stephen Hawkins venant de parler des effets ayant suivi le Big Bang, on se rabattit sur l’idée qu’un mini trou noir avait frôlé la Terre !

En 1989, le coupable devint cette fois une comète riche en deuthérium, se transformant en bombe à hydrogène sous l’effet de la température et pression à l’entrée dans l’atmosphère. On alla même, en dépit des témoignages de l’époque d’une colonne de feu zébrant le ciel, jusqu’à invoquer l’explosion souterraine d’une poche de 10 millions de tonnes de méthane.On le voit, cet exemple de Tunguska montre que des explications peuvent s’imprégner du contexte historique, de théories nouvelles et …d’effets de mode, entretenus par une certaine fascination pour le surnaturel et l’étrange absence de cratère.

Ce n’est que dans les années 60 que l’on associa certains cratères et les météorites. Depuis les expéditions Apollo sur la Lune, les essais atomiques et simulations sur ordinateur, on en sait un peu plus sur l’énergie et les objets nécessaires pour les former. Il existe plusieurs types de météorites : pierreuses(des silicates proches des roches de la croûte terrestre), ferreuses (proches du cœur de notre planète), ou mixtes. Par exemple, des masses pierreuses de 50m de diamètre, les plus probables pouvant entrer en collision avec la Terre, ont peu de chance d’atteindre le sol. Inutile d’imaginer une comète de faible densité : à une telle vitesse, l’onde de choc lors de l’entrée dans l’atmosphère suffirait à pulvériser des roches ordinaires. Les formations comme Meteor Crater, en Arizona, sont dues à des composants plus denses, riches en métal.

Les analyses des données de Tunguska feraient donc penser à l’impact d’une météorite pierreuse, explosant avant d’atteindre le sol et libérant une énergie de plus de 3 mégatonnes, soit plus que n’importe quelle bombe thermonucléaire actuelle. Pourtant quelques idées laissent encore planer le doute. En Juin 1908, la comète Encke, dont la trajectoire inhabituelle rappelle celle d’un astéroïde, a été associée à une intense pluie de météorites. Projetées en direction de la Terre, face au Soleil, elles n’auraient pu être détectées à l’époque, en particulier à l’œil nu, et la plupart auraient été de petite taille. Or les poussières des comètes, exposées aux radiations cosmiques, expliqueraient le taux anormal de 14C, mesuré plus tard dans les années 60…

Trancher entre les effets d’une comète ou d’une météorite n’est pas là pour alimenter un débat purement académique. Dans le second cas, les 3 mégatonnes de l’explosion de Tunguska constituent un événement rare. Depuis le programme de surveillance des objets proches de la Terre, on sait que les météorites sont peu nombreuses à avoir une taille inquiétante, et la fréquence d’une telle collision est d’environ une tous les 1500 ans (cf. le tableau « probabilités d’être tué par »). Dans le premier cas, par contre, si les objets proches de la Terre sont brusquement et aléatoirement renouvelés au passage d’une comète qui perd des fragments, les phénomènes deviennent imprévisibles ! Impossible de détecter suffisamment vite des morceaux de 50m, trop petits, par le système de surveillance. Ce qui donne quelques sueurs froides quand on voit ce que ces petits bouts ont peut-être bien pu faire à Tunguska.

L.G.
D’après Nature – vol.453 – 26 Juin 2008.

Addendum : Probabilité d’être tué par…
(ou comment comparer le risque d’être tué par un impact de météorite, sur l’ensemble d’autres causes mortelles)
- Accident de voiture : 1/90
- Noyade : 1/9000
- Accident d’avion : 1/30 000
- Tremblement de Terre : 1/130 000
- Incendie : 1/600 000
- Impact d’astéroïde (toute taille) : 1/720 000
- Impact niveau global : 1/1 600 000
- Impact niveau régional (provoquant un tsunami) : 1/2 800 000
- Botulisme : 1/3 000 000
- Impact niveau extinction de masse : 1/ 4 300 000
- Impact niveau local (type Tunguska) : 1/ 6 000 000
- Attaque de requin : 1 / 8 000 000

 

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